Léon Wirner

Libere Inspirita Libro

IMPROMPTUS

QUOTIDIENS

MAINS TOUCHÉES

Il entoure de sa grosse main la petite main que son enfant lui a tendue, quand il l’a emmené sur le chemin. Plus tard, sa femme cherche sa main sous les draps avant de s’endormir. Leurs mains qui touchent la sienne lui rappellent qu’il existe pour eux et qu’ils existent pour lui. Elles sont chaudes, bougent doucement et le caressent. Elles le relient à leurs vies et lui transmettent leurs fragilités. Il leur renvoie sa chaleur mais ignore s’il leur transmet un réconfort, ou sa propre fragilité. Que cherchent-ils quand ils prennent sa main ? Ils ne cherchent rien, ils l’aiment. C’est lui qui cherche leur amour, et qui l’a trouvé.

ILS VONT BIEN ENSEMBLE

Ils vont bien aujourd'hui. Ils se sont embrassés comme des jeunes de vingt ans sur un banc. Ils se sont désirés. Ils ont eu envie de se croquer. Les années passées sont oubliées. Ils vont aller boire un verre, comme s'ils n'habitaient pas encore ensemble. Ils ne se connaissent plus. Ils vont juste bien ensemble.

UNE PIÈCE PARTICULIÈRE

Aujourd’hui il part acheter son pain tout guilleret, car il vient de dédicacer son livre à une lectrice, inconnue, enthousiaste. Face au vendeur qui lui tend la baguette, il sort d’abord un billet de 5 euros. Il se ravise aussitôt, en s’apercevant que c’est l’argent de son livre et de sa lectrice. Il ne veut pas confondre la valeur de son livre, don de sa lectrice, avec celle de son vulgaire pain quotidien. Il cherche de la monnaie, choisit une pièce anonyme, s'acquitte, quitte le commerce, et remet son précieux billet au fond de sa poche.

SACS

Le sac symbolique est pratique. Il y jette les ordures de la journée, les mots blessants, les courriels pourriels, les tâches faites et défaites, les injonctions imbéciles, les réunions inutiles, les visages en cirage, les masques en plastique, les sourires en toc. Il remplit le sac gris, le noue, l'éjecte et l'oublie. Puis il sort en cachette un autre sac, un sachet secret, petit comme un écrin, qui ne le quitte jamais, et il y glisse la nouvelle image de sa collègue honnête, la voix de son vieux copain de vingt ans, la présence de sa femme. Et il referme le petit sac. Il le réchauffera pour la nuit.

JE NE SAIS PAS

« Je ne sais pas pourquoi les oiseaux refleurissent au printemps » a dit le poète Coluche. Aujourd'hui j'ai revisionné ce sketch devenu une légende, et j'ai ri comme la première fois. Je ne sais pas comment ce génie a réussi à faire rire la France si haut et si fort. Je ne sais pas pourquoi il nous a quittés si vite, alors que nous avions tant besoin qu'il nous déloge encore ce rire libérateur universel, qui nous rassemblait tous. Et je ne sais pas comment il réussit à se jouer, de façon insolente, de notre langue, l'avait amochée d'abord avant de la recréer en une féroce et comique parodie.

ROUGE

Le rouge l’a toujours fasciné car de tout temps il a évoqué le sang. Quand le sang coule en nous, il nous tient en vie. Quand il sort de nous, il nous menace de mort. Quand nous fermons la plaie, nous avons gagné une bataille. Le sang coule aux bords de la vie. Sa fougue se nourrit de son sang pour mener des combats vitaux ; il en espère des victoires, et en craint des blessures mortelles. Son sang rougit le cœur des feux qu’il allume et dans lesquels il se jette à corps perdu.

PRIS ENTRE LES DEUX

Entre deux feux
Avant le rouge
L’orange pressé
J’étais pressé
Entre les deux
Mon cœur balance
Mon cœur bercé
Mes mains qui dansent
Le guidon vire
Vire les autos
Je mets les gaz
Je mets les bouts
Du bout des doigts
Je les salue

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